The Fortunetellers


Pack-ice might be described
as a gigantic and interminable
jigsaw-puzzle devised by nature.

Sir Ernest Shackleton, South

Pour sa première exposition personnelle en France, Ellie Ga, artiste newyorkaise qui vogue depuis quelques années entre l’Europe et l’Amérique, propose à la Galerie du Jour une présentation inédite de pièces réalisées pendant son séjour à bord du voilier polaire Tara, puis à son retour sur la terre ferme. A la suite d’une résidence d’un an à l’Explorer’s Club de Manhattan, Ellie Ga a été choisie en 2007 pour intégrer l’équipe scientifique du Tara. Seule artiste à bord lors de la dernière expédition de cette goélette polaire qui depuis deux ans a effectué un périple de 500 jours pour observer les conséquences du réchauffement climatique sur la banquise, elle s’est laissée porter par les conditions extrêmes cette aventure pour produire une série d’œuvres nourries à la fois du quotidien à bord et de l’intemporalité d’un séjour au milieu de nulle part.

Pensant au départ embarquer pour quelques semaines, la dernière équipe du Tara s’est retrouvée tributaire des caprices de la glace océanique qui a longuement ralenti la dérive du bateau. C’est au fil de ces semaines d’attente, de ce voyage quasi immobile à la fois inquiétant et prolifique, qu’est né cet ensemble de pièces montrées aujourd’hui sous forme de projections vidéo et de photographies.

Les deux images qui ouvrent l’exposition résument à elles seules les problématiques à l’œuvre dans les projections : une fissure dans la glace éclairée par une lumière improbable disparaît vers un astre dont on ne peut savoir s’il est le soleil ou la lune ; un voilier sans voile sauvé de l’engloutissement de la nuit polaire par la blancheur de la travée glacière. La fissure devient une ligne de fuite, une ligne de chance, un axe incertain d’une profondeur abyssale, qui guide les yeux vers l’inconnu à travers une temporalité aussi flottante qu’indescriptible.

Les trois projections sont issues d’un seul et même projet, The Fortune Tellers (Les diseurs de bonne aventure), en partie amorcé pendant l’expédition, lors de lectures hebdomadaires performées face au reste de l’équipage. A mi-chemin entre le film et le diaporama, A hole to see the ocean through, Chiromancies : Probabilities et 10 :10 (deux heures moins dix) plongent le spectateur dans les méandres d’une recherche foisonnante, qui oscille entre documentaire et fiction, archive et éphémère, réalité et prédiction. Le temps interrompu des images fixes, ou celui plus rare des séquences en mouvement, se mélange aux textes en sous-titre et aux ritournelles sonores qui l’accompagnent. Le moteur du bateau, le crissement de la glace qui se brise ou le tic-tac infernal d’une pendule scandent le déploiement de chacun des récits.

Dans A hole to see the ocean through, l’artiste construit une carte verbale centrée sur l’étymologie et le pouvoir métaphorique de certains mots. L’équipe à bord du bateau immobilisé s’occupe comme elle peut, sans savoir combien de temps l’expérience va durer. L’idée du futur est le seul échappatoire de ces corps et de ces esprits confinés dans un espace compartimenté, où seules les vertus divinatoires ancestrales du Tarot permettent de se projeter dans un ailleurs et d’y tisser des liens inattendus.

L’utilisation des cartes à jouer dans Chiromancies : Probabilities est quant à elle emblématique de la préoccupation de l’artiste pour le « devenir » : celui du bateau, celui de l’équipage, celui de la mémoire de l’expédition, ou encore celui de la banquise, dont les craquements hurlants sont à la fois synonyme de soulagement (imminence de la sortie) et de danger. Depuis que les hommes naviguent, ils sont hantés par la « fortune de mer » et s’en sont souvent remis aux esprits saints pour assurer leur protection. Ici, le futur est entre les mains des joueurs. Si ils choisissent de croire au hasard, ils doivent le laisser présider au choix des cartes pour tracer, sur le bois de la table ou sur les lignes d’une main, la suite des évènements qu’aucun document scientifique ne peut anticiper. Les fissures de la glace deviennent alors une métaphore des mystérieux sillons de l’existence.

10 :10 (deux heures moins dix) évoque l’idée d’absolue perte de repères spatio-temporels dans un désert de glace. « Le nord était ici, mais il n’arrête pas de changer » : la première phrase de la projection donne d’emblée le sens de perdition latente à bord du bateau. Si les moyens techniques les plus obtus permettent de localiser précisément une position, celle-ci (qui n’est ni sur la terre ni tout à fait sur l’eau) n’en finit pas de se modifier. Le retour à l’endroit exact où l’on se tenait une heure plus tôt est tout à fait impossible. Seule la mémoire peut conditionner les repères géographiques et les instants de vie qui y sont inhérents.

L’odyssée contemporaine à laquelle nous convie Ellie Ga est celle d’une mémoire qui se délite, d’une lumière qui scintille et s’efface, d’une voix qui a choisi de se taire pour ne laisser place qu’au silence et au bruit. Cette œuvre singulière et envoûtante se fond à la longue tradition de récits d’explorateurs que la littérature et le cinéma ont contribué à perpétuer dans nos imaginaires. Extraite — à force de patience — de l’obscurité des nuits glaciales, elle n’appartient plus à aucun degré de latitude ni de longitude. La temporalité en suspens d’une vie aux confins de la terre offre un voyage fait d’extraordinaires circonvolutions et qui, au-delà d’être un simple témoignage artistique de l’expérience polaire, embarque les spectateurs vers une contrée inexplorée.

Marcelline Delbecq pour Ellie Ga
Paris, novembre 2008

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